Comprendre notre action

Quelle est la situation économique de l'Afrique ?

Cette question renvoie évidemment aux lois communes du commerce mondial. L'Afrique, au même titre que le reste du monde, est soumise à une "rééducation" économique dont se chargent les organismes financiers internationaux (Banque Mondiale, Fonds monétaire international). Il s'agit de politiques d'ajustements structurels dont les dégâts sociaux dérivent nécessairement de la logique libérale que les pays riches appliquent à l'économie désormais mondialisée.

L'importance des multinationales considérées comme "la plus efficace des institutions de transfert de l'ensemble du système des valeurs dominantes de la société capitaliste avancée [1]", s'ajoute à celle des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale (BM)) qui permettent aux pays riches de modeler l'économie des pays pauvres, selon un modèle libéral. Tandis que les organisations des Nations-Unies chargées du social se replient sur des revendications minimales, il s'agit pour les autres de "réorienter" la politique d'un pays endetté auquel la BM se propose de prêter de l'argent sous condition de l'adoption des prescriptions du FMI. Si la dette peut être considérée comme un "transfert net de capitaux du Sud vers le Nord [2]", (en 1994, elle représentait 1700 milliards de dollars, soit 44% du PNB de tous les pays en voie de développement réunis), il faut noter avec P. Salama qu'elle fut contractée notamment en raison du manque d'imposition des classes les plus aisées, que les pays riches négociaient des alliances géopolitiques par ce biais, que les bénéfices de l'argent emprunté retournèrent aux mêmes nantis, tandis que son remboursement fait peser sur la tête de tout nouveau-né du Tiers-monde le poids de plusieurs milliers de dollars de dettes.

L'ajustement structurel imposé par la renégociation de cette dernière ressemble paradoxalement, dans les faits, à "un anti-développement [3]". Deux phases se succèdent [4] : la première commence par dévaluer la monnaie et déprécier le taux de change, déclenchant une spirale inflatoire. Il s'agit d'une stabilisation à court terme de l'économie. Elle permet notamment de comprimer les dépenses de l'Etat qui se tournent alors vers le remboursement de la dette. L'ajustement global passe ensuite par l'austérité budgétaire, la libéralisation des prix (y compris les produits de première nécessité souvent maintenus bas par des subventions), la fixation des prix des produits pétroliers et des services publics (cet "effet de taxe intérieure" "a pour but de couper les producteurs nationaux de leur propre marché intérieur"), et la désindexation des salaires.

Il faut absolument faire remarquer que, tandis que les salaires équivalent à 1/70ème des salaires payés dans les pays capitalistes avancés, le programme d'ajustement structurel fait monter les prix des biens domestiques jusqu'au niveau des prix pratiqués sur le marché mondial. [5]

La seconde phase est celle de la "Réforme structurelle" : libéralisation du commerce (élimination des barrières douanières qui provoque l'effondrement de la production destinée au marché intérieur), libéralisation du système bancaire (afflux d'argent sale et écroulement du crédit), privatisation des entreprises semi-publiques (au profit de la dette et du capital étranger), réforme de la taxation (introduction d'une TVA), propriété terrienne et privatisation des terrains agricoles (concentration des terres, restauration des droits des propriétaires), "allégement de la pauvreté" et "sécurité sociale" (évincement de l'Etat au profit des organisations civiles par le Fonds d'Urgence Sociale), gouvernabilité ("l'ajustement structurel favorise les institutions-bidons et une démocratie parlementaire-bidon qui, à leur tour, favorisent le processus de restructuration économique [6]").

Les résultats de ces programmes d'ajustement sont clairement négatifs, ce que reconnaît précisément l'institution concernée :

Sur la base d'études existantes, on ne peut certainement pas dire si l'adoption de programmes soutenus par le Fonds ont conduit à une amélioration dans le domaine de l'inflation et à des performances de croissance. En fait, on conclut souvent que les programmes sont associés avec une augmentation de l'inflation et une chute du taux de croissance [7].

Outre les effets économiques, les conséquences sociales de ces programmes sont catastrophiques. La politique d'austérité des dépenses fonctionne : en privatisant partiellement les services sociaux (notamment les moins "efficaces"), leur coût pour les populations s'alourdit : elles ne peuvent subvenir aux besoins de santé et d'éducation. La paupérisation provoquée par la politique économique libérale est aggravée par le recul de l'Etat. Les ajustements entraînent une polarisation sociale qui s'établit selon "un double fractionnement" visible à l'échelle de l'économie mondiale : fractionnement géographique (Nord-Sud), et social (populations aisées, populations pauvres).

Un tel constat met en évidence le lien profond de ces institutions avec l'intérêt des capitalistes : en février 1989, à Caracas, le président Carlos Andreas Perez dénonce publiquement le FMI "pour avoir pratiqué un totalitarisme économique qui tue par la famine plutôt que par les balles [8]". Le libéralisme apparaît alors comme l'outil le plus adapté pour servir un impérialisme qui définit l'ensemble presque complet des échanges entre les puissances du Nord et les pays du Sud. Notons l'iniquité des règles qui perdurent au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce : l'asymétrie entre pauvres et riches est telle que l'exportation des 48 pays les plus misérables ne représentent que 0,25% du commerce mondial. Or, et là est la clef du problème économique qui dévoile l'hypocrisie morale, pour eux "les droits de douane sont plus lourds que ceux qu'ils perçoivent des pays les plus riches [9]." Politique du win-win : les pays riches accordent des facilités à leurs pairs tandis qu'ils profitent des productions du sud, tout en arborant l'alibi d'une "déclaration générale de lutte contre la pauvreté" pour intervenir dans leur économie en vue de leur propre avantage. Le cadre général du système international est celui du capitalisme mondial, et en ceci, "nous savons que les bénéfices du développement, s'il n'est pas modifié en profondeur dans son contenu, seront nécessairement reversés à une minorité. Dès lors l'exclusion et la marginalisation - avec la pauvreté qui s'y rattache - ne résultent pas des dysfonctionnements accidentels des systèmes économiques en vigueur : ils constituent le prix à payer pour l'expansion de ce système au profit des minorités qui détiennent le pouvoir [10]." La solution minimale consistant à amender profondément le système semble dès lors stratégiquement illogique pour des puissances dont la loi ordonnatrice demeure l'accumulation de capital. Les théories de la dépendance dans les années soixante-dix analysaient ainsi l'inscription du Tiers-monde dans l'économie mondiale : "Le sous-développement à l'intérieur, la dépendance à l'extérieur - les deux faces d'une même médaille sont liées [11]".

C'est précisément la notion de développement qui pose problème dans la justification que donnent les représentations étatiques pour intervenir dans l'économie des pays pauvres. Qu'est- ce que ce développement qu'il faut atteindre pour être déclaré "développé"? Quel progrès faut-il faire pour enrayer la paupérisation des plus pauvres ? Ce sont les réponses modernes à ces questions qui expliquent les difficultés économiques croissantes des pays pauvres, et ainsi bien sûr celles des populations africaines.

D'autre part, pour comprendre comment le commerce s'effectue entre les pays du Nord et ceux du Sud, prenons un cas exemplaire : le café, produit dans les pays pauvres et vendus aux consommateurs occidentaux. La baisse du prix survenue à la fin des années 80 n'a bénéficié ni aux uns, ni aux autres : entre les deux se situent les torréfacteurs, qui ont augmenté leur profit entre 1986 et 1991 de 1,9 milliards de dollars. Les paiements versés aux producteurs sont quant à eux passés de 8,9 à 4,6 milliards de dollars.

Pour chaque kilo de café vendu à 9 $, le PIB du pays en développement n'augmente que de 2,25$. Autrement dit, un quart seulement du prix de détail reste dans le pays producteur. Par contre, le PIB du pays développé augmente pour ce même kilo de café de 6,75$ (...). La part du revenu mondial des pays développés est augmentée de manière exagérée parce qu'il y a sous-estimation de la valeur du produit réalisé dans le Sud et surestimation de la valeur qui y est ajoutée dans les pays industrialisés. [12]

Pour plus d'infos, consultez par exemple les articles du Monde diplomatique.

Que se passe-t-il en Afrique ?

Beaucoup de belles choses, bien heureusement ! Si un journal comme Manières de voir a pu titrer "Afriques en renaissance", c'est que nombre de résistances sont nées pour refuser cet abandon des populations du Sud à l'appétit des intérêts financiers du Nord.

Un autre développement

La logique libérale qui règne peut être formulée ainsi : la liberté d'entreprendre autorisant tout individu à créer sa propre entreprise, qu'est-ce qui empêchent "les pauvres" de devenir eux-mêmes capitalistes, de prendre une part du gâteau ? Précisément le fait qu'ils soient pauvres. Marx donnait ainsi les deux conditions qui obligent le prolétaire à vendre sa force de travail : d'une part, qu'il puisse le faire pour une durée limitée (sinon il devient esclave, c'est-à-dire lui-même marchandise), et d'autre part, qu'il ne puisse lui-même transformer sa force de travail en marchandise pour l'offrir telle quel. Que lui manque-t-il pour entreprendre ? Du capital. Pourquoi n'emprunte-t-il pas ? "On ne prête qu'aux riches" dit l'adage. Sur ce principe, un économiste du Bangladesh a créé la Grameen Bank, qui prête aux femmes pauvres. L'objectif est qu'en 2005, 100 millions de familles soient sorties du seuil de la pauvreté. L'innovation a été suivie dans le monde entier (le programme est sur le point d'être développé en Chine à grande échelle) sous la forme notamment de micro-crédit. C'est cette forme d'action que Panamafrica a choisi de réaliser en premier lieu. Il s'agit de procurer aux femmes qui le désirent de modestes sommes qui leur permettent d'entreprendre l'activité économique de leur choix (aviculture, commerce, artisanat...). Elles remboursent pour une très grande majorité dans les 6 mois, à des taux variant entre 2 et 5%. Un fonds de roulement est constitué et profite par la suite à d'autres candidates. Pourquoi exclusivement aux femmes ? Parce qu'elles sont les premières exclues de l'économie non-salariée, et qu'elles sont le lien direct avec les enfants qu'elles ont à charge et qui sont frappés de plein fouet par la pauvreté. La solidarité au sein des groupements de femmes est par ailleurs l'expression d'un développement économique individuel inséré dans le bon fonctionnement d'une société. La création de multiples micro-entreprises s'effectue parallèlement à l'extension du système capitaliste. C'est effectivement une alternative économique qui est proposée à la main d'œuvre non qualifiée jusque-là destinée nécessairement à l'exploitation.

La taxe Tobin pourrait d'autre part servir de capital d'appoint pour ce développement libre et harmonieux.

Pour plus d'infos sur les résistances économiques : le site ATTAC International.

Un autre commerce

C'est contre l'appropriation des surplus des exportations industrielles et agricoles des pays pauvres que s'est formé le concept de commerce équitable. Il représente d'ores et déjà 1,3 milliards de chiffre d'affaires, et concerne environ 5 millions de personnes au Sud [13]. Il s'agit pour les entrepreneurs occidentaux d'appliquer des critères de commerce dits "équitables" dans les échange avec les producteurs locaux. Ainsi, le niveau global est mis entre parenthèses en ce qu'il ne dicte plus le prix d'achat au premier niveau d'échange. Un prix minimum est garanti en dehors des fluctuations boursières, l'importateur s'engage sur une durée moyenne, ce qui permet aux producteurs d'investir et de prévoir. Dans le cas du café, les producteurs reçoivent ainsi 2 à 3 fois plus que dans la filière traditionnelle. L'impact social de ce commerce se résume ainsi :

On assiste à une autonomisation des coopératives et des villages. On remarque également une hausse sensible du niveau de vie, un accès aux soins et à l'éducation enfin possible [14].

Parallèlement à ce "prix juste", et à la durabilité de la relation d'échange, les entreprises au Sud comme au Nord s'engagent à produire selon "un fonctionnement démocratique", c'est-à-dire la transparence des comptes et bien sûr des règles éthiques (pas de travail des enfants, un salaire correct, un moindre coût environnemental...). Le commerce équitable est plus un horizon vers lequel tendre qu'un rapport idéal qui ne tiendrait pas compte des réalités complexes. Un collectif de contrôle s'est constitué, le but étant de donner finalement ce pouvoir de surveillance à un organisme public.

Une fois le produit sur le marché occidental, le prix d'achat est très légèrement supérieur celui d'un produit classique correspondant. Là se situe l'autre versant du commerce équitable : les entreprises qui s'y engagent dépendent de l'existence d'une demande sur les marchés occidentaux de tels produits. "Le commerce équitable est un moyen d'expression [15]" : les individus n'exposent pas seulement aux multinationales leur volonté de ne pas être des oies gavées. La logique du "we belly full, but them hungry" ne profite qu'au capital, et en cela, le commerce équitable représente l'accord entre des hommes responsables qui trouvent leur intérêt économique réciproque sans l'intermédiaire du grand capital. Restaurer un lien entre la sphère économique et la sphère sociale nécessite la prise de conscience de l'iniquité du système marchand classique, de ses conséquences sur la vie des hommes et sur l'environnement.

En Suisse par exemple, 20% de part du marché des bananes a été conquise par ce commerce.

Pour plus d'infos : un article du Monde diplomatique.

Une vie artistique bouillonnante

Nous vous invitons à consulter un site illustrant le dynamisme des artistes africains : Groupe 30 Afrique.

NOTES

[1] C. Zorgbibe, L'impérialisme, p.97.
[2] M. Chossudovsky, "La pauvreté des nations", L'impérialisme aujourd'hui, p.49.
[3] M. Husson, "Les trois dimensions du néo-impérialisme", L'impérialisme aujourd'hui, p. 30.
[4] M. Chossudovsky, "La pauvreté des nations", L'impérialisme aujourd'hui, p.53-61.
[5] Ibid., p.56-57.
[6] Ibid., p.61.
[7] M. Kahn, "Les effets macro-économiques des programmes d'ajustement du Fonds", IMF Staff Papers, vol. 37, n°2, 1990, p.222.
[8] M. Chossudovsky, "La pauvreté des nations", L'impérialisme aujourd'hui, p.36.
[9] H. Ouane, Régulation et rôle de l'Etat, conférence du 11 juin 2000, université de tous les savoirs.
[10] C. Comeliau, "Privilégier la lutte contre les inégalités", Esprit n°264, juin 2000, p.133.
[11] M. Kaplan, Revue internationale des sciences sociales, UNESCO, janvier 1974.
[12] Ibid., p.45.
[13] Chiffres tirés de ATTAC, Groupe locaux 95, Documents, p.9.
[14] V. Ferreira (Max Havelaar),ibid., p.12.
[15] Ibid., p.10.